« Trump n’a pas mesuré que Jérusalem est une ville-monde »

Maître de conférences en histoire contemporaine à l'université Paris-Est-Marne-la-Vallée, Vincent Lemire a dirigé la réalisation d'un livre, Jérusalem : histoire d'une ville-monde*. À la suite de la décision de Donald Trump de reconnaître Jérusalem comme la capitale d'Israël et d'y déménager l'ambassade américaine, l'historien évoque la symbolique de la ville. Entretien.

Le Point : En quoi Jérusalem est-elle un symbole qui dépasse les enjeux du conflit israélo-palestinien ?

Vincent Lemire  ©  DR
Vincent Lemire est maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée, © DR

Vincent Lemire : C'est un symbole qui dépasse évidemment les enjeux géopolitiques du moment et les signaux que Donald Trump souhaite envoyer à sa base électorale (les chrétiens évangélistes) et au gouvernement israélien. En touchant au statut juridique de la ville, le président américain fracasse le droit international, provoque une sorte de court-circuit historique et remet en cause le statu quo sur les lieux saints. Jérusalem est en effet la seule ville au monde dont le statut est encadré par l'ONU depuis les origines de l'organisation internationale. Mais c'est aussi une ville-symbole depuis plusieurs millénaires. C'est la seule ville au monde qui concentre les lieux saints des trois grandes religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l'islam. Ce n'est pas Rome, ce n'est pas La Mecque, c'est le berceau commun des religions du livre. C'est vers Jérusalem que se tourne Abraham lorsqu'il cherche la terre promise. C'est à Jérusalem que Jésus est crucifié. C'est vers Jérusalem que prie Mahomet au début de sa prophétie. Les trois religions ont d'ailleurs partagé plusieurs lieux saints comme la tombe de David, vénérée aussi bien par les juifs, les chrétiens et les musulmans. Jérusalem est aussi le lieu de l'Apocalypse dans les trois religions. Et Trump n'a sans doute pas mesuré qu'au-delà de ses déclarations c'est à cela qu'il touche.

Que représente Jérusalem pour les juifs ?

Pour chaque juif pratiquant, la formule « l'an prochain à Jérusalem » est à la fois très concrète – ce sont des pierres, le temple fondateur et des lieux saints –, mais c'est aussi et surtout un élément majeur de la culture et de la spiritualité. C'est le pivot central de la judéité. Depuis la destruction, en 70, par les armées romaines du temple qui abritait l'Arche d'alliance, c'est également le point de départ de la culture diasporique et, d'une certaine manière, son horizon, depuis la mise en place du projet sioniste à la fin du XIXe siècle.

Hormis la parenthèse du royaume chrétien, Jérusalem a été une ville musulmane de 638 jusqu’à la chute de l’Empire ottoman, en 1917.

Et pour les musulmans ?

Du point de vue de l'islam, c'est à Jérusalem que l'on trouve le plus ancien monument de la religion musulmane, le dôme du Rocher, construit à la fin du VIIe siècle, 60 ans seulement après la mort de Mahomet. La conquête de la ville en 635-638 est un acte majeur de la construction identitaire de l'islam dans le monde arabe. En dehors des lieux saints musulmans qui s'y trouvent, c'est aussi ici qu'ont été forgés les éléments structurants de la théologie musulmane qui régissent les rapports entre chrétiens et musulmans et qui précisent les différences majeures entre les deux religions, comme le refus du concept de la Sainte-Trinité. Hormis la parenthèse du royaume chrétien de Jérusalem pendant les croisades, Jérusalem a été une ville musulmane de 638 jusqu'à la chute de l'Empire ottoman, en 1917.

Et pour les chrétiens ?

Jérusalem Histoire d’une ville-monde ©  DR
Vincent Lemire. Jérusalem Histoire d’une ville-monde (Champs-Flammarion), 544 pages ; 11,99 euros. © DR

C'est un lieu ambivalent. Jésus chemine le long du lac de Tibériade, en Galilée, à Jéricho. Mais il contourne Jérusalem. Il ne s'y rend qu'à quelques reprises, notamment pour être présenté aux prêtres, pour dénoncer les marchands du temple, puis pour y mourir. Dans les Évangiles, il explique qu'il ne restera pas pierre sur pierre du temple juif. Même s'il s'en défend, chaque chrétien sait intimement que Jésus n'aime pas cette ville. Mais il sait aussi que c'est là qu'il vient mourir, qu'il est mis en terre et qu'il ressuscite. C'est là que l'empereur Constantin, dans la foulée de sa conversion au christianisme au IVe siècle, fabrique un lieu saint majeur pour les chrétiens, quitte à concurrencer Rome. La tombe du Christ devient alors un symbole central pour les chrétiens. L'imaginaire chrétien, les icônes, les prières se focalisent sur ce qui devient petit à petit « la ville du Christ ». La conquête de la ville sainte par les musulmans (en 635-638) conduit les chrétiens occidentaux à réagir militairement. La plupart des croisades sont un échec, mais elles construisent l'imaginaire chrétien occidental. Au XIIe siècle, le royaume de Jérusalem fondé par les croisés commence par un massacre des musulmans et des juifs de la ville, dans un rituel de purification morbide.

La ville est au cœur du projet politique de l’OLP dès sa création, en 1964.

Pourquoi et comment ce symbole religieux s'est-il transformé en enjeu politique ?

C'est à Jérusalem que se constituent les premiers mouvements nationalistes palestiniens dans les années 1900-1920. C'est aussi le lieu des premiers affrontements entre nationalistes arabes et sionistes en 1929-1930. Pour l'ensemble du monde arabe, Jérusalem reste un enjeu majeur qui dépasse les symboles religieux. Pour les Palestiniens, c'est bien plus encore. C'est la capitale naturelle de la Palestine. La ville est au cœur du projet politique de l'OLP dès sa création, en 1964. C'est d'ailleurs à Jérusalem-Est que Yasser Arafat crée son mouvement et pose comme première revendication après la constitution d'un Etat la reconnaissance de Jérusalem comme capitale. C'est aussi à Jérusalem qu'ont commencé les intifadas de 1936, de 1987 et de 2001.

Pour l'État d'Israël, le rôle de Jérusalem dans la vie politique est évident. De 1967 aux années 1980, les gouvernements successifs gardent une attitude encore prudente sur le sujet. Mais, aujourd'hui, la droite religieuse – qui est maintenant au cœur de la vie politique israélienne et participe au gouvernement – utilise cette remise en tension des lieux saints pour faire avancer ses positions politiques.

En quoi la France a-t-elle encore son mot à dire sur Jérusalem ?

En 1535, Soliman le Magnifique et François ont signé les Capitulations qui accordaient à la France un rôle particulier dans la protection des lieux saints catholiques, de concert avec la Custodie des franciscains. Aujourd'hui encore, le consul de France est le dépositaire de ce droit. Lorsqu'il entre dans la vieille ville, il y a tout un cérémonial, un rituel, qui ne relève pas du folklore mais qui rassure aussi les communautés chrétiennes catholiques. Le fait que la France soit un des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l'ONU renforce évidemment ces prérogatives.

*Vincent Lemire. « Jérusalem : histoire d'une ville-monde » (Champs-Flammarion), 544 pages ; 11,99 euros.

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