“Prions pour Johnny !” : le jour où la France perdit Hallyday

Quatre mots qui signent la fin d’une époque. "Johnny Hallyday est mort". La nouvelle est tombée en pleine nuit, peu après 2 heures. "J’écris ces mots sans y croire. Et pourtant mon homme n’est plus", annonce Laetitia, la femme du chanteur.

L’icône française s’en est allée à 74 ans, succombant à un cancer des poumons. Pour beaucoup, le réveil a un goût amer. Pour d'autres, la nouvelle se prend dès les premières minutes avec ironie : "Je vous laisse imaginer la réaction des couples de Confessions Intimes fans de Johnny", s’amuse un insomniaque sur la page Facebook de "l’Obs". Autre commentaire, plus inspiré :

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"Après Jean d’Ormesson, maintenant Johnny… À quelques heures d’intervalle, ce sont les deux plus célèbres paires d’yeux bleus français qui se sont définitivement fermés."

Il est plus de 2 heures du matin et la moitié de la France dort encore, insouciante. De l’Elysée part un hommage étonnant à l’idole des jeunes. Un texte court, au style compassé de l’éloge funèbre et truffé de références au répertoire du célèbre rockeur. Emmanuel Macron loue le "lyrisme brut et sensible" du roi de la chanson française… avant de dégainer quelques heures tard sur son compte Twitter, une performance live, toute transpirante de "l’Envie"

On a tous en nous quelque chose de Johnny. https://t.co/1z35AuH4bJ

— Emmanuel Macron (@EmmanuelMacron) 6 décembre 2017

Au réveil, Laura (Smet) et David (Hallyday) écrivent ensemble : "Notre douleur est immense". Nathalie Baye (mère de Laura) affirme : "Mon chagrin est immense". Sylvie Vartan (mère de David) déclare :

"Comme toute la France mon coeur est brisé. J'ai perdu l'amour de ma jeunesse et rien ne pourra jamais le remplacer."

"La France pleure Johnny"

L’idole des "yéyés" est morte. Et pour ceux qui l’ignoraient encore au petit matin, la nouvelle se devine dès les premières secondes d’écoute à la radio. "Allumez le feu", "Tennessee" ou le pétulant "Gabrielle" cueillent les oreilles encore endormies des auditeurs qui attendent le RER, le métro, le train de banlieue ou qui klaxonnent à fond sur le périphérique. Métro, boulot, dodo… Johnny.

"Il était la bande-son des Français depuis un demi-siècle", résume joliment France Inter. La station du service public ouvre grand ses ondes à ce rockeur de droite qu’elle a toujours snobé. Rien de moins qu’une édition spéciale pour l'icône nationale. Les programmes sont chamboulés, les nécrologies déjà toutes prêtes. Il faut dire que Johnny pèse : 100 millions de disques vendus. Mieux qu'un autre Johnny (Cash). Au micro de Léa Salamé, Line Renaud pleure son protégé :

"Jamais en France, on n’aura connu une telle popularité."

Même bouleversement du côté des chaînes télé. BFM, LCI, CNews et France Info dégainent leur "édition spéciale", à grands coups d'"alerte info" et de bandeaux larmoyants :

"La France pleure Johnny."

Les micros-trottoirs et duplex en direct de Marnes-la-Coquette s’enchaînent à l’écran. C’est là que vivait le rockeur. Là que fans et journalistes accourent une poignée d’heures après l’annonce. Qui sont les plus nombreux ? On vous laisse deviner.

Un fan se lamente "y a plus de journalistes que de fans."

— doan (@doanbui) 6 décembre 2017

A tel point qu'une dizaine de cars de CRS ont sécurisé les lieux. "C’est un gars que personne ne pourra remplacer", juge ému, David, fan inconditionnel du chanteur, qui est venu passer la journée devant la maison de la star. Sous un ciel gris, les admirateurs se déposent des fleurs, des petits mots. A notre journaliste Doan Bui, un fan malheureux s'exclame :

"Pour moi, c'est pire que si la Tour Eiffel s'écroulait".

Même l'épouse du président de la République, Brigitte Macron, s'est rendue au "Savanah" pour se recueillir auprès de sa femme Laeticia, révèle l'Elysée. Brigitte Macron est arrivée discrètement aux alentours de 17h15. Son époux, lui, est actuellement en déplacement en Algérie.

D'autres rassemblements de fans fleuriront plus tard aux quatre coins de la France. Johnny n'appartient pas qu'à Marnes-la-Coquette.

Standing ovation à l'Assemblée nationale

La matinée avance, la France s’emballe. Tirés du lit, hommes et femmes politiques livrent leur "analyse" toute personnelle face à cette disparition. Ça tweete, ça déclare, ça communie avec le "peuple".

"L'émotion qui traverse le pays suite au décès de Johnny Hallyday sera comparable à celle qui a suivi le décès de Victor Hugo", ose la députée LREM Aurore Bergé. Une comparaison et une référence pour le moins audacieuse aux 2 millions de Français qui avaient, en 1885, accompagné dans les rues de Paris le corbillard où se trouvait le corps du grand écrivain. "Il est parti allumer le feu au paradis", réagit avec une poésie bien à elle Nadine Morano, au bord des sanglots.

Jean-Pierre Raffarin y va lui aussi de son hommage : "Ce matin on a tous en nous quelque chose qui meurt". L'ancien Premier ministre, qui maniait le déhanché hallydesque avec brio, continue :

"Sa générosité lui permettait tout. Il est en nous. Il ne partira que quand nous partirons. Il a incarné la vie, l'amour en unique réponse au 'noir c'est noir'."

Johnny Hallyday s’invite également à l’Assemblée nationale, en début d'après-midi. Il n'avait pas le goût du débat politique, même s'il avait soutenu Valéry Giscard d'Estaing et Nicolas Sarkozy. Avant d’ouvrir la séance des questions au gouvernement, le sage président de l’Assemblée François de Rugy, la raie sur le côté, copie Emmanuel Macron et assure, sans rire, qu’"à l’image des Françaises et des Français, nous avons tous quelque chose de Johnny Hallyday".

La quasi totalité des députés et des ministres présents se lèvent alors pour applaudir le chanteur. Même au Palais Bourbon, on pourrait croiser les mains au-dessus de la tête. Ambiance.

Le Premier ministre Edouard Philippe, qui n'a pas osé citer cette fois-ci Bob Dylan, contrairement à juillet dernier, réagit peu après :

"Je suis né en 1970, bien après que Johnny Hallyday a commencé à chanter. Et pourtant, toute ma vie, et probablement toute la nôtre, toute la vôtre, nous avons entendu et vu cet artiste exceptionnel qui a su séduire, conquérir des nouveaux publics, se renouveler, investir des champs très variés dans la chanson, au cinéma et au théâtre."

"Mille souvenirs d'ado"

Johnny Hallyday, le Dieu du rock. Pour l'accepter, il suffit de lire le dernière tweet de Philippe Barbarin, archevêque de Lyon. "Prions pour Johnny ! Mille souvenirs d'ado…" Et le primat des Gaules de raconter cette anecdote personnelle (qui n'en a pas ?) :

"Juillet 2013. J'arrive à l'hôpital de Fort-de-France après mon infarctus à Cayenne. Le chirurgien me dit: 'Le dernier à avoir occupé cette chambre, c'est Johnny'. La seule [fois] de ma vie où je lui ai succédé quelque part."

Prions pour Johnny ! Mille souvenirs d’ado…
Puis, juillet 2013. J’arrive à l’hôpital de Fort de France après mon infarctus à Cayenne. Le chirurgien me dit : « Le dernier à avoir occupé cette chambre, c’est Johnny » La seule de ma vie où je lui ai succédé quelque part.
+PB

— Cardinal Barbarin (@CardBarbarin) 6 décembre 2017

Le "french Elvis" parlait peu. Surtout de sa foi chrétienne, mais il la portait ostensiblement en pendentif. On ne vous ment pas : c'était un Jésus guitariste crucifié.

Le père Luc Reydel, aumônier du spectacle, convie les fans du rockeur à deux veillées de prière "pour Johnny, pour Laeticia et ses proches" jeudi et dimanche soir à la paroisse parisienne des artistes, l'église Saint-Roch.

Johnny et la religion, ça ne fait pas deux. Le magazine "Famille chrétienne" le note malicieusement : plusieurs chansons de Johnny évoquent plus ou moins directement le Ciel et les Ecritures, de "Si j'étais un charpentier" (1966) à "Marie" (2002), en passant par "Jésus Christ"… qui "est un hippie". En 1970, cette dernière chanson fera un scandale. On ne refait pas la fille aînée de l'Eglise.

En hommage à #JohnnyHallyday, le @GroupeRATP a fait renommer la station Duroc en station "Durock Johnny" pic.twitter.com/e4Z691IJ5H

— Antoine Llorca (@antoinellorca) 6 décembre 2017

Les hommages se sont poursuivis… Jusque dans les couloirs du métro parisien. Où une RATP inspirée a cru bon de rebaptiser la station "Duroc" en "Durock Johnny". Du rock, pour toujours. Deux mots pour immortaliser une légende.

S.B., M.C., R.D. et P.L.

L'Obs

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